Monsieur Aubert tenait sa librairie depuis si longtemps que personne, dans le quartier, ne se souvenait d'un temps où elle n'avait pas existé. Coincée entre une pharmacie et un magasin de vêtements qui changeait d'enseigne tous les deux ans, la petite boutique semblait échapper au temps, avec sa devanture en bois vert écaillé et son odeur tenace de papier vieilli.
Cela faisait quarante-trois ans que Monsieur Aubert vendait des livres, et il aurait été bien en peine de dire combien il en avait recommandés à ses clients au fil des décennies. Il avait ce don, rare, de deviner en quelques mots à peine échangés ce qu'une personne cherchait vraiment à lire — non pas ce qu'elle demandait, mais ce dont, sans le savoir elle-même, elle avait besoin.
Un après-midi de novembre, alors que la pluie tambourinait contre la vitrine, une jeune femme entra, visiblement égarée plus qu'intéressée par les livres. Elle errait entre les rayonnages sans but précis, effleurant les tranches du bout des doigts.
« Vous cherchez quelque chose de particulier ? » demanda-t-il, sans lever complètement les yeux du roman qu'il était en train de réparer.
« Pas vraiment, » répondit-elle après un silence. « Je viens de perdre mon emploi. Je ne sais pas très bien ce que je fais ici, à vrai dire. »
Monsieur Aubert hocha la tête, comme si cette réponse ne le surprenait guère. Il se leva, disparut un instant entre deux étagères, et revint avec un livre à la couverture usée, dont le titre avait presque disparu.
« Celui-ci, » dit-il simplement, en le lui tendant. « Ce n'est pas ce que vous cherchiez. Mais je crois que c'est ce dont vous avez besoin, aujourd'hui. »
Elle le regarda, surprise par cette assurance tranquille, puis accepta le livre sans poser de questions.
Des années plus tard, devenue elle-même écrivaine, elle raconterait souvent cette scène dans les interviews, sans jamais réussir à expliquer tout à fait pourquoi ce vieil homme, ce jour-là, avait vu juste. Quant à Monsieur Aubert, il continua, jusqu'à sa retraite, à faire ce qu'il avait toujours fait : ouvrir sa boutique chaque matin, et attendre, avec une patience inlassable, que les bonnes personnes croisent les bons livres.